Qu’est-ce que la Stimmung ?

Dresde

Un mot réputé « intraduisible ». Il est en lien étymologique et métaphorique avec la musique (dérivé de Stimme -voix- ou déverbal de stimmen –exprimer à haute voix-), il exprime l’harmonie, la résonance, la concordance, l’acoustique de l’âme, l’accord, la consonance, le diapason, la tempérance, la tonalité, l’intonation, la disposition, la correspondance sensorielle et s’applique aussi bien à la nature (atmosphère, ambiance) qu’à l’âme humaine (humeur).Trois expressions françaises rendent au mieux compte de la Stimmung : tonalité affective, disposition thymique, ou état d’âme en tant qu’effet du Gemüt (cœur en tant que centre de gravité affectif).flusslandschaft bei Liepzig im Mondschein Hamburg

Le concept de Stimmung a émergé dans le dernier tiers du XVIIIᵉ siècle, selon deux voies essentielles. Une première « physiologique et psychologique » de Johann Georg Sulzer en 1771 dans l’ Allgemeine Theorie der Schönen Künste, privilégiant la métaphore musicale,  l’expérience émotionnelle. Dans sa lignée on peut citer Karl Philipp Moritz, Johann Gottfried von Herder, Alexander von Humboldt, puis Gustav Fechner.

L’autre philosophique, d’abord de Kant en 1790, dans Kritik der Urteilskraft -Critique de la faculté de juger-, à propos du plaisir esthétique et du jugement du beau, définissant la Stimmung comme l’accord harmonieux et proportionné entre imagination et entendement nécessaire aux facultés de connaissance, puis de Schiller en 1795 dans Briefe über die ästhetische Erziehung des Menschen -Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme-, posant la Gemütsstimmung ou la disposition thymique de l’âme comme principe de la liberté humaine et de la production artistique, enfin de Wilhelm von Humboldt, insistant sur l’Einbildungskraft -imagination-.

Les premiers romantiques d’Iéna, Novalis en particulier, ainsi que Ludwig Tieck ont fait de la Stimmung un principe vital. Novalis a écrit cette phrase apologétique: Das beste ist überall die Stimmung – Ce qui importe avant tout est notre disposition thymique (ou notre état d’âme)- et a parlé “d’acoustique de l’âme”.

Un concept carrefour : entre philosophie, esthétique, médecine (physiologie et psychologie), cosmologie, sciences naturelles,musique et poésie. Il n’est pas étonnant que Carl Gustav Carus, à la fois peintre et psychologue, plus précisément Naturforscher und Arzt –Naturaliste et médecin-, Philosoph und Künstler -Philosophe et artiste (comme il est inscrit sur l’épitaphe de sa tombe à Dresden),se soit intéressé à la Stimmung. Deux voies principales méritent d’être distinguées : celle du peintre élève de Caspar David Friedrich et théoricien de la peinture de paysage, et celle du médecin psychologue, un des premiers théoriciens de l’inconscient et de sa dynamique.

Sur le plan pictural, Carus fut très influencé, tant sur le plan formel qu’iconographique, par son maître Caspar David Friedrich qui écrivit : « Je ne regarde des tableaux que pour en jouir et, ce par quoi je ne me sens pas attiré reste sans consonance (Stimmung), ou comme une dissonance (Verstimmung), au dedans de moi-même, je préfère m’en détourner sans rien dire ». La peinture de paysage dite “état d’âme” Stimmungslandschaftsmalerei utilise des critères de représentation communs : le calme, l’absence d’action, la distance, le flou et le clair-obscur, l’homogéneité des couleurs, la solitude des personnages souvent mélancoliques devant un lever ou coucher de soleil ou de lune. La Stimmung, à la fois atmosphère du paysage et humeur du spectateur est un jeu de transfert entre les deux,  la disposition thymique entrant en résonance harmonique avec la nature. La Stimmung de Friedrich est très mystique, liée à l’Erhebung, où l’harmonie pure est la dissolution de l’âme dans une élévation spirituelle et un élan religieux. Carus, médecin et naturaliste a peint des paysages dits géognostiques qui représentent la vie sur terre, la stratification géologique du monde terrestre dans son histoire naturelle. On peut faire un lien entre vie terrestre et vie psychique, entre Erdleben et Seelenleben, où la Stimmung servirait d’intercesseur. La construction par stratifications est commune à la terre et à la psyché.  Freud l’a d’ailleurs utilisée comme argument pour la métaphore archéologique de la psychanalyse,  comparant le travail du psychanalyste à celui d’un archéologue. La peinture géognostique de Carus pourrait donc aussi servir de « métaphore géologique » à la construction psychique, de Seelenlebenbildkunst, où l’espace psychique se construit couches par couches, les traces mnésiques se déposant en strates un peu comme le basalte dans une montagne.

L’autre approche du concept concerne beaucoup plus la théorie psycho-dynamique de l’âme et  considère la Stimmung comme médiateur pour la communication entre le conscient et l’inconscient. On peut considérer Carus , avec Gotthilf Heinrich von Schubert (Symbolique des rêves) et Ignaz Paul Vital Troxler (définissant le Gemüt comme centre vital de la Tetraktys : Leib-Seele, Körper-Geist ou soma-âme, corps physique-esprit) comme un de trois pionniers de la psychiatrie dynamique et de la psychanalyse. Les liens avec la psychiatrie romantique pour une définition psychologique de la Stimmung s’imposent : avec Johann Christian Reil, pionnier de la psychiatrie hospitalière (ayant définit la Stimmung comme force vitale en lien avec la coenesthésie), Rudolf Hermann Lotze, Johann Christian Heinrich en particulier. Robert Visher puis Theodor Lipps avec le concept d’Einfühlung –Empathie-, et Fechner conduiront directement à la théorie freudienne (qui avait lu Carus mais ne le cita jamais).

Le concept de Stimmung oblige le médecin et l’artiste, mais aussi le peintre de paysage, le naturaliste et le philosophe à considérer la Stimmung comme un principe vital des affects, des sensations et de raison, à s’interroger sur un éventuel principe régulateur de subjectivité ou intersubjectivité, une esthétique de la distance, le rôle respectif de la sensibilité et de l’imagination dans la connaissance et la figuration artistique, le rapport objectal de l’homme à la nature et la fonction unifiante de la Stimmung comme principe unificateur des fragments (unité formelle des morceaux de paysage et totalité des contenus psychiques). Un accord thymique de la nature, du corps et de la psyché, de l’artiste et du contemplateur : de l’unité du vivant…

 

Lire sur l’émergence du concept de Stimmung dans le dernier tiers du XVIIIe siècle.

Lire sur le concept de Stimmung selon Aloïs Riegl, Heinrich Wölfflin, Walter Benjamin et Georg Simmel.

 

Littérature critique sur la Stimmung

BENJAMIN, Walter, Kleine Geschichte der Photographie, 1931, Petite histoire de la photographie, traduction Maurice de Gandillac,  in : ESSAIS 1, 1922-1934, Paris, Bibliothèque Médiations, Denoël Gonthier, 1983, p. 161.

BOLLNOW, Otto Friedrich, Das Wesen der Stimmungen, Schriften, Band I, Würzburg, Königshausen & Neumann, 2009.

FISCHER, Caroline, La notion de Stimmung peut-elle élucider l’histoire littéraire ? In : Frontières de l’histoire littéraire, cahiers de la Nouvelle Europe, Paris, l’Harmattan, 2008, pp.169-178.

GUSDORF, Georges, Le romantisme, Tome II: L’homme et la nature, Paris, Payot, 2011.

HEIDEGGER, Sein und Zeit, Être et Temps, Paris, traduction François Vezin, Gallimard, 1986.

HERDER Johann Gottfried, Idee zur Philosophie der Geschichte der Menschheit, 1784, Zweiter Teil, Achtes Buch, 1. Die Sinnlichkeit unsres Geschlechts verändert sich mit Bildungen und Klimaten,

HUMBOLDT, Alexander von, Influence de la peinture de paysage sur l’étude de la nature, Paris, Rumeur des âges, 2002.

KANT, Immanuel, Kritik der Urteilskraft, 1790, Critique de la faculté de juger, traduction Alexis PHILONENKO, Paris, Vrin, 1993.

MORITZ, Karl Philipp, Andreas Hartknopf, Paris, traduction Michel Trémousa, José Corti, 2004.

NOVALIS, Kleine Schriften, Die Lehrlinge zu Saïs, Petits écrits, Les disciples de Saïs, traduction Geneviève Bianquis, Paris, Aubier bilingue, 1947.

RIEGL, Johann Christian, Die Stimmung als Inhalt der modernen Kunst, in : Graphische Künste XXII, Wien, 1899.

SCHILLER, Friedrich von, Briefe über die ästhetische Erziehung des Menschen, 1795, Lettres sur l’éducation esthétique de l’homme, traduction Robert Leroux, Paris, Aubier bilingue, 1992.

SIMMEL, Georg, Philosophie der Landschaft, 1913, in : La Tragédie de la culture, Philosophie du paysage, traduction Sabine Cornille et Philippe Ivernel, Paris, Rivages poche, Petite Bibliothèque, 1988.

SPITZER, Leo, Classical and christian Ideas of World Harmony, Prolegomena to an Interpretation of the Word « Stimmung », 1944/45,  L’Harmonie du monde, Histoire d’une idée, traduction Gilles Firmin, Paris, Éditions de l’éclat, 2012.

WELSH, Caroline, Zur psychologischen Traditionslinie ästhetischer Stimmung zwischen Aufklärung und Moderne, in: STIMMUNG, Zur Wiederkehr einer ästhetischen Kategorie, Anna-Katharina GISBERTZ. HRSG.  Actes du congrès de Mannheim 2009, München, Wilhelm Fink Verlag, 2011, p. 133.Stimmung, the emergence of a Concept and its Modifications in Psychology und Physiology, in: Travelling Concepts for Study of Culture, Boston, Walter De Gruyter, 2012.

WÖLFFLIN, Heinrich, Renaissance et Baroque, Paris, Gérard Monfort, 1988.

Colloques:

-STIMMUNG, Ästhetische Kategorie und künstlerische Praxis , Herausgegeben von Kerstin Thomas, Actes du colloque de juin 2007, Paris, Deutsches Forum für Kunstgeschichte, Passagen, Band 33, Deutscher Kunstverlag Berlin München, 2010.

-STIMMUNG, Zur Wiederkehr einer ästhetischen Kategorie, Anna-Katharina GISBERTZ. HRSG. Actes du congrès de Mannheim 2009, München, Wilhelm Fink Verlag, 2011.

Articles STIMMUNG dans les dictionnaires 

-SULZER, Johann Georg, Allgemeine Theorie der Schönen Künste, 1771, http://www.textlog.de/7728.html

-GRIMM, Jacob und Wilhelm, Deutsches Wörterbuch, Leipzig, 1854. http://woerterbuchnetz.de/DWB/?sigle=DWB&mode=Vernetzung&lemid=GT10661

-WELLBERY, David, in: Historisches Wörterbusch, Ästhetische Grundbegriffe, Weimar Stuttgart, Verlag J.-B. Metzler, 2003, Band 5, pp. 703-733.

-DAVID, Pascal, in : Vocabulaire européen des philosophes, Dictionnaire des intraduisibles, Barbara Cassin, Paris, Seuil Le Robert, 2004, p. 1217.