{"id":195,"date":"2013-09-25T10:18:41","date_gmt":"2013-09-25T08:18:41","guid":{"rendered":"http:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/?page_id=195"},"modified":"2014-10-05T12:55:32","modified_gmt":"2014-10-05T10:55:32","slug":"ludwig-binswanger-et-lespace","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/chroniques\/ludwig-binswanger-et-lespace\/","title":{"rendered":"Ludwig BINSWANGER et l&rsquo;espace"},"content":{"rendered":"<p><span style=\"font-size: medium;\"><strong>\u00a0L\u2019espace thymique ou <i>Gestimmer Raum<\/i> de Ludwig Binswanger<\/strong><\/span><\/p>\n<p><i>Der gestimmte Raum <\/i>(Espace thymique) a \u00e9t\u00e9<i> <\/i>th\u00e9oris\u00e9 par Ludwig Binswanger. Initiateur de la <i>Daseinanalyse<\/i>, le psychanalyste suisse, adepte des th\u00e9ories freudiennes, s\u2019est appuy\u00e9 sur la ph\u00e9nom\u00e9nologie d\u2019Husserl et d\u2019Heidegger pour en tirer une th\u00e9orie et une pratique originales<a title=\"\" href=\"#_ftn1\">[1]<\/a>. <i>Das Raumproblem in der Psychopathologie <\/i>(Le probl\u00e8me psychopathologique de l\u2019espace) est le texte d\u2019une conf\u00e9rence prononc\u00e9e en 1932, dont le sujet \u00e9tait l\u2019\u00e9tude des variations d\u2019appr\u00e9hension de l\u2019espace propres aux diff\u00e9rentes formes de l\u2019\u00eatre affect\u00e9 (que l\u2019affection soit pathologique ou non, soit d\u00e9riv\u00e9e de la <i>Gestimmtheit <\/i>en g\u00e9n\u00e9ral), que Caroline Gros-Azorin, sp\u00e9cialiste de Binswanger<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a> traduit par \u00ab\u00a0disposition thymique\u00a0\u00bb. Elle pr\u00e9cise aussi que l\u2019originalit\u00e9 de l\u2019accent mis par Binswanger sur la spatialisation du monde dans la <i>Daseinanalyse<\/i> date de sa p\u00e9riode heidegg\u00e9rienne (alors que celui sur la temporalit\u00e9 est plus li\u00e9 \u00e0 Husserl). Rappelons bri\u00e8vement l\u2019utilisation de la <i>Stimmung <\/i>par Heidegger\u00a0:<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Dass Stimmungen verdorben werden und umschlagen k\u00f6nnen, sagt nur, dass das Dasein je schon immer gestimmt ist. [\u2026] Verstehen ist immer gestimmtes.<\/i><\/p>\n<p>Que les tonalit\u00e9s puissent s\u2019alt\u00e9rer ou<i> <\/i>virer du tout au tout, cela indique que le Dasein est toujours inton\u00e9\/dispos\u00e9. [\u2026] Le comprendre est toujours d\u00e9j\u00e0 in-ton\u00e9 \/ Entendre est ins\u00e9parable de vibrer. <a title=\"\" href=\"#_ftn3\">[3]<\/a><\/p>\n<p>Binswanger va en effet reprendre tout le vocabulaire heideggerien de la <i>Stimmung<\/i>\u00a0(tonalit\u00e9\/ disposition), <i>Gestimmtsein <\/i>(fait d\u2019\u00eatre dispos\u00e9\/\u00e9tat d\u2019humeur), <i>stimmen <\/i>(\u00eatre inton\u00e9), <i>Ungestimmheit <\/i>(atonie\/morosit\u00e9), <i>Verstimmung <\/i>(aigreur\/mauvaise humeur), et la th\u00e9orie de la <i>Befindlichkeit <\/i>(sentiment de situation du Dasein, ontologie du L\u00e0).<\/p>\n<p>Commen\u00e7ons d\u2019embl\u00e9e par la d\u00e9finition cl\u00e9 de Ludwig Binswanger\u00a0:<\/p>\n<p>Je propose le terme d\u2019espace thymique (<i>gestimmter Raum<\/i>) dans la mesure o\u00f9 il est l\u2019espace dans lequel s\u00e9journe le Dasein humain (<i>das menschliche Dasein<\/i>) en tant qu\u2019un Dasein thymique (<i>ein gestimmtes Dasein<\/i>), dit plus simplement, dans la mesure o\u00f9 il est \u00e0 chaque fois l\u2019espace de notre disposition thymique (<i>Raum der Stimmung) <\/i>ou de notre \u00eatre-thymiquement-dispos\u00e9 (<i>Gestimmtsein)<\/i>.<a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a><\/p>\n<p>Partons de la triade <i>Raum-Stimmung-Leib\u00a0<\/i>:<i> <\/i>notre rapport au monde est corporel, thymique spatial (et temporel). Freud avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9fini la corpor\u00e9it\u00e9 (<i>Leiblichkeit)<\/i> \u00e0 partir de la sexualit\u00e9 (oral, anal, visuel, g\u00e9nital\u2026) et un espace psychique onirique en particulier. Il faut selon Binswanger au moins distinguer quatre espaces fondamentaux\u00a0de l\u2019\u00eatre humain. Son corps physique <i>K\u00f6rper<\/i> occupe un morceau d\u2019espace g\u00e9om\u00e9tris\u00e9, une place, un volume (un espace inerte ou mort). Son corps vivant en mouvement et en exp\u00e9rience sensorielle (<i>Leib <\/i>en lien avec <i>Leben, Erlebnis<\/i>) occupe un espace corporel (<i>Leibraum<\/i>) et un espace ambiant plus \u00e0 distance (<i>Umraum)<\/i>. Celui-ci est optique, kinesth\u00e9sique, haptique, auditif, olfactif. L\u2019espace kinesth\u00e9siquement fond\u00e9 se d\u00e9place avec notre corps. Enfin, l\u2019accord de son humeur au monde d\u00e9finit un espace thymique, celui selon les philosophes du <i>Gem\u00fct<\/i>, du <i>Dasein<\/i>, de l\u2019<i>Animus<\/i>, du <i>Thumos<\/i>, du c\u0153ur. On peut y ajouter entre les deux l\u2019espace pr\u00e9sentiel (<i>pr\u00e4sentisch<\/i>) ou pathique <i>(pathisch<\/i>) de la danse, d\u00e9crit par Erwin Straus, \u00ab\u00a0libre de diff\u00e9rences de direction et de valence de lieux\u00a0\u00bb, ainsi que d\u2019autres espaces historique, symbolique, mythique, transculturel, transitionnel de jeu de Winnicott\u2026 Binswanger isole en fait deux proto-formes de l\u2019espace\u00a0: orient\u00e9 et thymique.<\/p>\n<p>L\u2019espace orient\u00e9 est certes un espace physique, g\u00e9om\u00e9trique mais celui du <i>Leib<\/i> en mouvement et vigilance sensorielle. Il n\u2019y a pas d\u2019un c\u00f4t\u00e9 un corps et de l\u2019autre un espace orient\u00e9, mais une structure fonctionnelle globale <i>Leibraum-Umraum. <\/i>La pathologie montre d\u2019ailleurs bien un d\u00e9ficit op\u00e9ratoire, c\u2019est-\u00e0-dire la mani\u00e8re dont l\u2019espace et le monde s\u2019esquissent mutuellement, \u00e0 travers deux types de d\u00e9ficience. Une l\u00e9sion du tronc c\u00e9r\u00e9bral (aphasie) met en \u00e9vidence une fixation de l\u2019espace orient\u00e9 au <i>K\u00f6rper.<\/i> Quand le patient ferme les yeux, il montre toujours le dessus de sa t\u00eate pour indiquer le haut quelle que soit sa position. Son sch\u00e9ma corporel (<i>Leib), <\/i>priv\u00e9 des rep\u00e8res de l\u2019espace visuel, est donc subordonn\u00e9 aux rep\u00e8res de son corps physique (<i>K\u00f6rper).<\/i> A l\u2019inverse, un agnosique visuel<a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> ne trouve plus aucun rep\u00e8re dans son espace visuel (les yeux ouverts) et doit s\u2019appuyer sur ses informations kinesth\u00e9siques<a title=\"\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a> (se cramponner dans l\u2019espace)\u00a0: son espace corporel est devenu haptique et celui du <i>Leib.<\/i> L\u2019espace nous enveloppe. <i>Leib <\/i>et<i> K\u00f6rper<\/i> sont le point z\u00e9ro (<i>Null-Punk<\/i>), le centre \u00e0 partir duquel les directions et orientations sont donn\u00e9es. Le corps ne se d\u00e9place pas dans l\u2019espace mais l\u2019emporte toujours avec lui. Il n\u2019est pas ce <i>dans quoi<\/i> le corps se trouve mais <i>l\u00e0<\/i> o\u00f9 il se trouve. L\u2019espace optiquement fond\u00e9 est pour Binswanger plus stable que l\u2019espace kinesth\u00e9sique beaucoup plus mobile. L\u2019espace orient\u00e9 est celui dans lequel le Dasein s\u2019oriente, se positionne, se meut. M\u00eame si nous ne sommes jamais athymiques, il s\u2019av\u00e8re n\u00e9cessaire pour nous orienter spatialement de faire abstraction de notre disposition thymique. Au contraire, l\u2019espace thymique est celui qui accorde le Dasein \u00e0 son monde. Le Dasein, qui selon Heidegger est toujours dispos\u00e9 par le sentiment de la situation (<i>Befindlichkeit<\/i>)<i> <\/i>et par une humeur (<i>Stimmung<\/i>), est de m\u00eame selon Binswanger toujours accord\u00e9 par la <i>Stimmung <\/i>\u00e0 la spatialit\u00e9. Cette dimension constitutive de notre \u00eatre est d\u00e9termin\u00e9e par la r\u00e9gion la plus intime de notre \u00e2me,\u00a0 nomm\u00e9e par l\u2019<i>Urwort Gem\u00fct.<\/i><\/p>\n<p>L\u2019espace thymique est ni physique, ni g\u00e9om\u00e9trique, ni g\u00e9ographique, que Michel Foucault a red\u00e9fini comme \u00ab\u00a0espace du dedans, sombre et anthropologique\u00a0\u00bb, par opposition \u00e0 \u00ab\u00a0l\u2019espace clair et objectif du dehors\u00a0\u00bb. Sa matrice est l\u2019espace onirique. La spatio-thymie du Dasein fait que notre rapport au monde se fait selon une ouverture ou une fermeture, une diastole ou une systole, car nous ne sommes jamais athymiques. Binswanger cite la teneur expressive d\u2019espaces tels que les \u00e9glises, les usines, les lieux de travail et d\u2019habitation, les paysages, en particulier les plaines et mers infinies, les vall\u00e9es montagneuses \u00e9troites. C\u2019est alors qu\u2019il se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 Goethe, dont les vers rappellent l\u2019\u00e9tymologie de l\u2019angoisse (angere = serrer d\u2019o\u00f9 la sensation de resserrement \u00e9pigastrique)\u00a0:<\/p>\n<p><i>O Gott, wie schr\u00e4nkt sich Welt und Himmel ein<\/i><\/p>\n<p><i>Wenn unser Herz in seinen Schranken banget!<\/i><\/p>\n<p>\u00d4 Dieu, comme le monde et le ciel se resserrent<\/p>\n<p>Quand notre c\u0153ur se serre dans ses limites\u00a0!<a title=\"\" href=\"#_ftn7\">[7]<\/a><\/p>\n<p>Cette d\u00e9finition po\u00e9tique de la <i>Stimmung<\/i>, o\u00f9 le Moi et le monde sont en correspondances et en harmonie thymique, ne d\u00e9crit pas un rapport causal (peu importe ici que la cause originaire soit le serrement du c\u0153ur angoiss\u00e9 par un fantasme ou un \u00e9v\u00e8nement ext\u00e9rieur naturel comme un orage\u00a0: ce que Straus appelle induction), mais un rapport d\u2019essence de l\u2019\u00eatre thymiquement dispos\u00e9 et de la spatialit\u00e9 du monde. Binswanger parle d\u2019enchainements ontiques et ph\u00e9nom\u00e9nologiques possibles dans cet espace thymique. \u00ab\u00a0Regarder fixement dans le vide\u00a0\u00bb quand nous sommes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, ou \u00ab\u00a0tomber des nues\u00a0\u00bb quand nous sommes d\u00e9\u00e7us, est une aperception ou une chute dans notre espace thymique.<\/p>\n<p>Ainsi, les sensations d\u2019ascension, de chute, de bondissement, de planer peuvent \u00eatre des pertes de repos et d\u2019arrimage dans l\u2019espace, des troubles de l\u2019ancrage psychique. Force, pesanteur, r\u00e9sistance naissent du <i>Gem\u00fct <\/i>qui a son espace propre, son foyer natal <i>Heimat, <\/i>thymique, diff\u00e9rent de l\u2019espace orient\u00e9 du <i>K\u00f6rper-Leib<\/i>. Lorsque d\u00e9\u00e7us nous disons que \u00ab\u00a0nous tombons des nues\u00a0\u00bb, nous habillons (<i>kleidet<\/i>) notre v\u00e9cu (<i>Erlebnis)<\/i> de d\u00e9ception d\u2019une m\u00e9taphore po\u00e9tique, non pas surgie de l\u2019imagination d\u2019un po\u00e8te, mais de notre patrie spirituelle ou foyer natal (<i>Heimat)\u00a0<\/i>: le langage. Au-del\u00e0 de la m\u00e9taphore po\u00e9tique, c\u2019est vraiment nous qui tombons<i> <\/i>dans notre espace thymique car nous sommes accord\u00e9s par lui au monde ext\u00e9rieur<a title=\"\" href=\"#_ftn8\">[8]<\/a>. Le langage formalise donc notre exp\u00e9rience charg\u00e9e de son contenu thymique. Binswanger a \u00e9tudi\u00e9 la psychopathologie de l\u2019espace \u00e0 travers des cas cliniques. Le maniaque ainsi d\u00e9loigne, rapproche le lointain, <i>entfernt<\/i>, supprime la distance, ram\u00e8ne tout \u00e0 sa port\u00e9e de main (<i>n\u00e4her zur Hand<\/i>)\u00a0: son espace est r\u00e9tr\u00e9ci. D\u2019autre part, il bondit ou glisse \u00e0 la surface des choses et son espace manque de profondeur. Son rapport de distanciation \u00e0 l\u2019objet de d\u00e9sir est fauss\u00e9, dans un rapport de fausse proximit\u00e9. De m\u00eame son ancrage ne tient plus compte ni de son <i>Heimat<\/i> (foyer natal) ni de son <i>Aufenthalt<\/i> (domicile, lieu de s\u00e9jour). Ce double ancrage, lieu d\u2019origine et lieu de passage, est perdu. Le d\u00e9prim\u00e9 peut au contraire se sentir perdu dans un espace infini ou enferm\u00e9 dans un espace clos. Le spleen baudelairien est ainsi tr\u00e8s signifiant\u00a0sur le plan de l\u2019espace thymique qui se r\u00e9tr\u00e9cit et s\u2019assombrit : le ciel bas et lourd p\u00e8se comme un couvercle sur l\u2019esprit, \u00a0la terre devient un cachot humide dont la pluie dessine les barreaux, et l\u2019horizon verse un noir plus triste que les nuits.<\/p>\n<p>Erwin Straus nous ram\u00e8ne \u00e0 la peinture de paysage, gr\u00e2ce son texte de 1935 <i>Vom Sinn der Sinne<\/i> (Du sens des sens)<a title=\"\" href=\"#_ftn9\">[9]<\/a>\u00a0, qui propose une distinction entre g\u00e9ographie et paysage, bas\u00e9e sur celle entre perception et sensation\u00a0:<\/p>\n<p><i>Der Raum des Empfindens verh\u00e4lt sich zum Raum der Wahrnehmung wie die Landschaft zur Geographie.<\/i><\/p>\n<p>L\u2019espace du sentir est \u00e0 l\u2019espace de la perception comme le paysage \u00e0 la g\u00e9ographie.<a title=\"\" href=\"#_ftn10\">[10]<\/a><\/p>\n<p>Straus avait d\u00e9j\u00e0 d\u00e9fini <i>der akustische Raum, <\/i>que l\u2019on peut rapprocher de la <i>Stimmung <\/i>comme \u00ab\u00a0acoustique de l\u2019\u00e2me\u00a0\u00bb de Novalis. Il distingue ici donc l\u2019espace g\u00e9ographique de la perception (syst\u00e9matis\u00e9, ferm\u00e9, sans horizon, objectiv\u00e9 par les cartes et plans et aussi temporellement par la mesure de l\u2019heure), de l\u2019espace du paysage de notre sensation, avec un horizon qui se d\u00e9place avec nous, o\u00f9 nous traversons des cercles de visibilit\u00e9. La peinture de paysage repr\u00e9sente rarement selon lui des lieux d\u00e9termin\u00e9s peints uniquement pour \u00eatre reconnus tels quels (sauf peut-\u00eatre Les <i>Vedute<\/i> des v\u00e9nitiens du XVIII\u1d49 si\u00e8cle ou <i>La vue de Delft<\/i> de Vermeer), mais a plut\u00f4t pour but de rendre visible ce qui est invisible, ce qui \u00e9chappe \u00e0 notre vision, mais ce que nous sentons. La perception sensorielle est donc le premier degr\u00e9 du connaitre, et alors que le sentir conduit selon Straus \u00e0 l\u2019exp\u00e9rience de se-mouvoir. Sur le plan psycho-pathologique, le d\u00e9prim\u00e9 fig\u00e9 dans le temps est \u00e9loign\u00e9 du paysage, voit le monde d\u2019en haut comme une carte g\u00e9ographique. Le m\u00e9lancolique plane et perd le contact avec le paysage. La perte du pays natal, du paysage est un signe de d\u00e9personnalisation (le contraire du <i>Heimweh<\/i>). L\u2019hallucination de m\u00eame est une certitude du sentir et non de la perception. Erwin Straus d\u00e9finit la distance <i>die Ferne<\/i> comme la forme spatio-temporelle du sentir<a title=\"\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a>, et la distanc\u00e9it\u00e9 (<i>Abstaendigkeit) <\/i>comme relative \u00e0 un \u00eatre en devenir anim\u00e9 d\u2019un d\u00e9sir\u00a0: c\u2019est la port\u00e9e de sa saisie qui d\u00e9termine l\u2019articulation du proche et de loin. Enfin, il d\u00e9finit un espace indiff\u00e9rent\u00a0: dans la transition du sentir au percevoir la distance se d\u00e9compose, l\u2019espace se s\u00e9pare du temps et c\u2019est dans cet espace indiff\u00e9rent \u00e0 notre destin que le voir devient regarder et l\u2019entendre \u00e9couter. La grandeur de la nature, avec le calme et l\u2019infini, d\u00e9passe notre destin et c\u2019est dans ce sens que l\u2019impression du sublime ne peut naitre que lorsque nous percevons l\u2019espace de mani\u00e8re intemporelle et inaccessible. Le lien avec Riegl est frappant. Ainsi pour Erwin Straus, le monde de tous les jours n\u2019est ni celui d\u2019une vision esth\u00e9tique pure, ni celui d\u2019une intuition math\u00e9matique, ni celui d\u2019une perception sensorielle.\u00a0 C\u2019est un monde interm\u00e9diaire entre la pure exp\u00e9rience sensorielle animale et le monde de l\u2019esprit.<\/p>\n<p>Rappelons pour terminer le triple parcours de Binswanger par rapport \u00e0 la ph\u00e9nom\u00e9nologie dans son \u00e9tude de l\u2019espace et du temps qui rend sa pens\u00e9e complexe<a title=\"\" href=\"#_ftn12\">[12]<\/a>. D\u2019abord husserlien, puis heidegg\u00e9rien (d\u00e9couverte de <i>Sein und Zeit<\/i> en 1930), Binswanger a op\u00e9r\u00e9 un retour \u00e0 Husserl en 1960 (manie et m\u00e9lancolie), oscillant donc entre la ph\u00e9nom\u00e9nologie transcendantale de Husserl mettant au centre l\u2019attitude r\u00e9flexive, et la ph\u00e9nom\u00e9nologie herm\u00e9neutique d\u2019Heidegger centr\u00e9e sur l\u2019explication (<i>Auslegung<\/i>). La description pure des v\u00e9cus intentionnels selon Husserl exige une mise hors-circuit de notre croyance \u00e0 l\u2019existence du monde (epokh\u00e9) et un clivage <i>(Ichspaltung<\/i>) entre le moi na\u00eff et le moi ph\u00e9nom\u00e9nologique qui regarde le monde en spectateur d\u00e9sint\u00e9ress\u00e9. Binswanger a suivi d\u2019abord Husserl (Chose et espace) dans sa d\u00e9math\u00e9matisation de l\u2019espace, sa th\u00e9orie de l\u2019espace v\u00e9cu orient\u00e9 \u00e0 travers le corps propre <i>(Leib, Null Punkt)<\/i>, les kinesth\u00e8ses, l\u2019intersubjectivit\u00e9. Partant de cet espace autocentr\u00e9 pour acc\u00e9der \u00e0 un espace homog\u00e8ne, \u00a0il faut pouvoir se repr\u00e9senter \u00e0 la place d\u2019autrui, se mettre l\u00e0 o\u00f9 on n\u2019est pas, relativiser le ici et l\u00e0 (intersubjectivit\u00e9 et m\u00e9ditation cart\u00e9sienne, alter-ego). On comprend que Binswanger s\u2019est ensuite rattach\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00eatre-au-monde heideggerien pour fonder sa Dasein-analyse plus descriptive, et \u00e0 la <i>Stimmung <\/i>pour introduire l\u2019espace thymique. L\u2019espace orient\u00e9 plus husserlien, d\u00e9fini par les bin\u00f4mes\u00a0: ici\u00a0\/l\u00e0-bas, loin\/pr\u00e8s, vers o\u00f9\/\u00e0 partir de quoi, dedans\/dedans s\u2019est dynamis\u00e9 en un espace thymique plus heideggerien red\u00e9fini autrement\u00a0par un ancrage tonal\u00a0: \u00e9troitesse\/ampleur, plein\/vide, hauteur\/ chute. Dans un troisi\u00e8me temps, Binswanger a critiqu\u00e9 le <i>Sorge <\/i>(souci) d\u2019Heidegger, trop lugubre (<i>d\u00fcster)<\/i> pour le remplacer par <i>Liebe<\/i>, d\u00e9finissant une nouvelle intersubjectivit\u00e9, plus en lien avec la relation de l\u2019enfant \u00e0 la m\u00e8re et avec le transfert. Avant d\u2019op\u00e9rer un retour \u00e0 Husserl pour d\u00e9crire une ph\u00e9nom\u00e9nologie de l\u2019enchainement des v\u00e9cus mentaux, rempla\u00e7ant la <i>Daseinstruktur <\/i>par l\u2019<i>Erfahrungstruktur<\/i>, r\u00e9introduisant la temporalit\u00e9 dans le flux des perceptions. On pourrait ainsi lire la trajectoire de Binswanger, en faisant le lien avec notre chapitre pr\u00e9c\u00e9dent, comme une oscillation entre la <i>Stimmung<\/i> heideggerienne \u00e0 l\u2019<i>Einf\u00fchlung <\/i>husserlienne. Le rapport \u00e0 l\u2019autre comme \u00e9trange, diff\u00e9rent, \u00e9tranger qui devient semblable \u00e0 soi par transfert analogique et aperceptif, se fait par la m\u00e9diation du corps et de la chair dans un espace thymique et dans une synchronie, \u00a0comme la connaissance de soi rendue possible par le transfert en psychanalyse.<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> Ce qui lui a valu \u00e0 la fois le respect et le reproche de FREUD\u00a0: <i>\u00ab\u00a0Qu\u2019allez-vous faire de l\u2019inconscient, ou plut\u00f4t comment allez-vous vous en sortir sans l\u2019inconscient\u00a0? Est-ce que le d\u00e9mon philosophique\u00a0vous aurait finalement attrap\u00e9 dans ses griffes? Tranquillisez-moi.\u00bb<\/i> Lettre du 20 ao\u00fbt 1917, dans\u00a0: Sigmund Freud, Ludwig Binswanger, Correspondance 1908-1938, Paris, Calmann-L\u00e9vy, 1995, 114 F, p. 214.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Voir Caroline GROS-AZORIN, pr\u00e9face et traduction de\u00a0l\u2019ouvrage de BINSWANGER\u00a0: <i>Le probl\u00e8me de l\u2019espace en psychopathologie,<\/i> Toulouse, Presse Universitaires du Mirail, 1998 et son \u00e9tude sur <i>Ludwig BINSWANGER, entre ph\u00e9nom\u00e9nologie et exp\u00e9rience psychiatrique,\u00a0 <\/i>Chatou,<i> <\/i>les Editions de la Transparence \/ Philosophie, 2009. <i>\u00a0<\/i><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> HEIDEGGER, <i>Sein und Zeit,<\/i> traductions compar\u00e9es de E. Martineau et F. Vezin,\u00a0 in\u00a0: <i>Dictionnaire des intraduisibles<\/i>, <i>Op. Cit, <\/i>p. 1218.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> BINSWANGER, Ludwig, <i>Das Raumproblem in der Psychopathologie,<\/i> 1932, <i>Le probl\u00e8me de l\u2019espace en psychopathologie<\/i>, traduction et pr\u00e9face de Caroline GROS-AZORIN, Toulouse, Presse Universitaires du Mirail, 1998, p. 100.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> Une agnosie est une absence de reconnaissance et d\u2019interpr\u00e9tation des informations per\u00e7ues malgr\u00e9 l\u2019int\u00e9grit\u00e9 fonctionnelle des organes des sens, par l\u00e9sion des aires associatives sensorielles corticales.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> En simplifiant kinesth\u00e9sie = proprioception = somesth\u00e9sie = sensibilit\u00e9 profonde =\u00a0 perception de soi-m\u00eame par son corps et des mouvements gr\u00e2ce aux r\u00e9cepteurs neuromusculaires profonds contrairement aux 5 sens.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> GOETHE, <i>Die nat\u00fcrliche Tochter, La fille naturelle, <\/i>Trauerspiel, II, 2, 1803, cit\u00e9 par Ludwig BINSWANGER dans <i>Das Raumproblem in der Psychopathologie, Op., Cit., p. 90.<\/i><\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> BINSWANGER, Ludwig, <i>R\u00eave et existence,<\/i> <i>Op. Cit.,<\/i> p. 132.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> STRAUS, Erwin, <i>Vom Sinn der Sinne, <\/i>1935, <i>Du sens des sens, Contribution \u00e0 l\u2019\u00e9tude des fondements de la psychologie<\/i>, Grenoble, traduction G. Thines et J.-P. Legrand,\u00a0 \u00c9ditions J\u00e9r\u00f4me Million, 2000, chapitre 7, <i>De la diff\u00e9rence entre le sentir et le percevoir<\/i>, pp. 376-383.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> <i>Ibid., <\/i>p. 378.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> <i>Ibid.,<\/i> p. 451.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> Voir le passionnant article de Fran\u00e7oise DASTUR, <i>La ph\u00e9nom\u00e9nologie en tant que m\u00e9thode en psychopathologie, <\/i>in\u00a0: La lettre du psychiatre, volume I, n\u00b04, septembre-octobre 2005, pp. 108-112\u00a0: elle qualifie \u00e0 juste titre de \u00ab\u00a0n\u00e9buleuse\u00a0\u00bb la psychiatrie dite ph\u00e9nom\u00e9nologique et donne les bases pour la clarifier.<\/p>\n<p>Et celui de Fran\u00e7ois De GANDT<i>, Pathologie et m\u00e9taphores de l\u2019espace\u00a0: Binswanger et la ph\u00e9nom\u00e9nologie,<\/i> <cite><span style=\"text-decoration: underline;\">semioweb.msh-paris.fr\/f2ds\/docs\/<b>espace<\/b>_2006\/de<b>Gandt<\/b>.pdf.<\/span><\/cite><\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<h3><i>Bedeutungsrichtungen\u00a0:<\/i> directions signifiantes\u00a0<\/h3>\n<p><i>Solang er auf der Erde lebt\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0<\/i>Aussi longtemps qu\u2019il vivra sur terre<i><\/i><\/p>\n<p><i>So lange sei dir\u2019s nicht verboten\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 \u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0<\/i>Aussi longtemps je t\u2019en ferai point d\u00e9fense<i><\/i><\/p>\n<p><i>Es irrt der Mensch solang er strebt.<a title=\"\" href=\"#_ftn1\"><b>[1]<\/b><\/a>\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0\u00a0 <\/i>L\u2019homme s\u2019\u00e9gare tout le temps qu\u2019il d\u00e9sire.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Streben<\/i> est pour Goethe une force, une pouss\u00e9e, une pulsion, une tension orgueilleuse par laquelle tout individu veut se d\u00e9passer lui-m\u00eame et franchir les bornes, une inaptitude \u00e0 se r\u00e9signer aux limites du savoir et du pouvoir humains<a title=\"\" href=\"#_ftn2\">[2]<\/a>. Dans une lettre \u00e0 Schiller de 1797, Goethe d\u00e9crit son<i> Faust <\/i>en des termes presque ph\u00e9nom\u00e9nologiques et analytiques\u00a0:<\/p>\n<p><i>Das alte M\u00e4rchen des ewig unbefriedigten Strebens der edlen Menschheit nach dem Urquell ihres allerliebsten Daseins.<a title=\"\" href=\"#_ftn3\"><b>[3]<\/b><\/a><\/i><\/p>\n<p>Le vieux conte de la pulsion \u00e9ternellement insatisfaite de la noble humanit\u00e9 vers la source originelle de sa charmante existence.<\/p>\n<p>L\u2019homme qui marche ou qui d\u00e9sire prend donc un risque, celui de s\u2019\u00e9garer. En hauteur, en montant trop haut sur un sommet ou en tombant trop bas dans un gouffre, en profondeur en s\u2019\u00e9loignant trop. Ascension, envol, chute, errance horizontale, sont les modes d\u2019\u00e9garement possibles de l\u2019\u00eatre humain. S\u2019\u00e9lever permet aussi de \u00ab\u00a0regarder d\u2019en haut\u00a0\u00bb. C\u2019est ce que Pierre Hadot a appel\u00e9 le voyage cosmique au sujet de Goethe<a title=\"\" href=\"#_ftn4\">[4]<\/a>\u00a0: <i>Blick noch oben <\/i>permet de voir d\u2019un seul coup d\u2019\u0153il\u00a0 <i>Augenblick<\/i> en un instant un vaste ensemble. Son g\u00e9nie planant au-dessus de la sph\u00e8re terrestre symbolise en effet la contemplation et la m\u00e9diation \u00ab\u00a0de ce qui est en haut et de ce qui est en bas\u00a0\u00bb. Pourtant, le mythe d\u2019Icare rappelle qu\u2019il est dangereux de se rapprocher trop pr\u00e8s du soleil, au risque de faire fondre ses ailes et de tomber de haut.<\/p>\n<p>Pour Binswanger, l\u2019espace du Dasein est dispos\u00e9 par la polarit\u00e9 de ses directions de signification <i>Bedeutungsrichtungen<\/i> et certains \u00e9garements sont des formes manqu\u00e9es de la pr\u00e9sence humaine au monde <i>Formen mi\u00dfgl\u00fcckten Daseins, <\/i>des d\u00e9mesures malheureuses entre la hauteur et l\u2019\u00e9tendue r\u00e9ellement atteignables par le corps, et celles r\u00eav\u00e9es, imagin\u00e9es, d\u00e9sir\u00e9es, fantasm\u00e9es, hallucin\u00e9es.<\/p>\n<p>L\u2019horizontal est l\u2019axe du proche et du lointain, de la distance g\u00e9ographique. Li\u00e9 aussi \u00e0 la temporalit\u00e9, c\u2019est aussi l\u2019axe de la progression dans le temps entre un point de d\u00e9part et d\u2019arriv\u00e9e, un axe de vie, d\u2019o\u00f9 la nostalgie des retours et de d\u00e9parts. C\u2019est la profondeur qui serait l\u2019axe de l\u2019<i>Entfernung<\/i>, de la distance \u00e0 l\u2019objet, au d\u00e9sir. C\u2019est la profondeur qui serait l\u2019\u00e9paisseur des rapports de l\u2019homme au monde (Merleau-Ponty). On \u00e9prouve une joie et une peine profondes. C\u2019est pourquoi la peinture est, selon Baldine Saint Girons, une esth\u00e9tique de la distance, permettant \u00e0 une surface plane d\u2019exprimer la profondeur.<\/p>\n<p>Le vertical est celui de la transcendance, du destin tragique, de la chute ou de l\u2019ascension, de l\u2019exil au sommet des montagnes ou de la descente aux enfers, de l\u2019effort rude de l\u2019alpinisme et de l\u2019enthousiasme de la domination. Axe fortement privil\u00e9gi\u00e9 par Binswanger.<\/p>\n<p>Michel Foucault<a title=\"\" href=\"#_ftn5\">[5]<\/a> a propos\u00e9 dans son introduction \u00e0 <i>R\u00eave et Existence<\/i> de Binswanger une anthropologie des axes spatiaux. L\u2019axe horizontal est associ\u00e9 \u00e0 celui de l\u2019\u00e9pop\u00e9e, avec ses d\u00e9parts triomphants, ses navigations, d\u00e9couvertes, si\u00e8ges des villes et ses retours attendus ou d\u00e9cevants, dont le grand repr\u00e9sentant est Ulysse avec son \u00ab\u00a0Odyss\u00e9e de l\u2019existence\u00a0\u00bb. Le lyrisme au contraire ne franchit pas les distances, est immobile (ce sont toujours les autres qui partent) et est l\u2019expression d\u2019un exil sans retour, ne proposant qu\u2019une jouissance de l\u2019alternance de lumi\u00e8re et de l\u2019obscurit\u00e9, des nycth\u00e9m\u00e8res et des saisons. L\u2019axe vertical est celui du tragique, de la \u00ab\u00a0transcendance verticale du destin\u00a0\u00bb, qui n\u2019a besoin sur le plan spatio-temporel ni de terres \u00e9trang\u00e8res ni de nycth\u00e9m\u00e8res. Le gothique est une architecture du vertical avec aversion de l\u2019horizontal, les colonnes des cath\u00e9drales \u00e0 l\u2019image des arbres des for\u00eats. Les r\u00eaves de voler, de planer et de chuter d\u00e9crits par Freud rappellent le plaisir d\u2019enfance d\u2019avoir jou\u00e9 \u00e0 voler dans les bras d\u2019un adulte avant d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 brusquement l\u00e2ch\u00e9s, en poussant des cris de plaisir et de peur. Les r\u00eaves r\u00e9p\u00e8tent ces exp\u00e9riences infantiles en associant la jouissance sexuelle et l\u2019angoisse de castration. Les phallus ail\u00e9s des anciens symbolisaient l\u2019\u00e9rection. La chute est une punition possible d\u2019avoir c\u00e9d\u00e9 au d\u00e9sir sexuel. Binswanger a d\u00e9crit deux formes d\u2019ascension\u00a0: la mont\u00e9e vers le haut ob\u00e9issant au principe de r\u00e9alit\u00e9, et l\u2019ivresse de l\u2019\u00e9l\u00e9vation \u00e0 une hauteur inauthentique conduisant \u00e0 l\u2019euphorie, l\u2019exaltation. <i>Solness le constructeur<\/i> d\u2019Ibsen en est le mod\u00e8le. Volant b\u00e2tir de tours plus hautes qu\u2019il ne peut monter en r\u00e9alit\u00e9, il mourra en tombant du sommet d\u2019une de ses constructions d\u00e9mesur\u00e9es. Vertige fatal d\u00e9clench\u00e9 par l\u2019\u00e9cart trop grand entre l\u2019espace r\u00e9el, orient\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9chelle humaine et celui id\u00e9al d\u2019une thymie exalt\u00e9e.<\/p>\n<p>Pas d\u2019\u00e9pop\u00e9e dans les personnages de Friedrich. Du lyrisme contemplatif devant les levers et couchers de lune et de soleil. Du tragique au sommet des montagnes, au bord des gouffres.<\/p>\n<h3>\u00a0Trois figures embl\u00e9matiques\u00a0 de la pr\u00e9sence humaine\u00a0: <i>Verstiegenheit, Verschrobenheit, Manierierheit<\/i><i><\/i><\/h3>\n<p><a href=\"http:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/friedrich-M\u00f6nsch-am-meer.jpg\">\u00a0<\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/friedrich-Wanderer-\u00fcber-dem-Nebelmeer.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter  wp-image-537\" style=\"width: 221px; height: 235px;\" alt=\"friedrich Wanderer \u00fcber dem Nebelmeer\" src=\"http:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/friedrich-Wanderer-\u00fcber-dem-Nebelmeer-150x150.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a><\/p>\n<p><a href=\"http:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/friedrich-Image-72.jpg\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"aligncenter  wp-image-535\" style=\"width: 230px; height: 180px;\" alt=\"friedrich Image (72)\" src=\"http:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-content\/uploads\/2014\/10\/friedrich-Image-72-150x150.jpg\" width=\"150\" height=\"150\" \/><\/a><\/p>\n<p>Le voyageur, le chasseur, le p\u00e8lerin sont trois figures du romantisme allemand (on y ajoutera volontiers l\u2019ermite et l\u2019artiste) propres \u00e0 d\u00e9crire un chemin de vie vers la contemplation de la nature, mystique ou non, \u00e0 s\u2019\u00e9garer au-dessus du monde habit\u00e9 pour vivre une exp\u00e9rience \u00e9motionnelle de l\u2019espace <b>(Planche 11 c)<\/b>. Le mod\u00e8le fut celui de Franz Sternbald, voyageur du roman initiatique de Ludwig Tieck de 1798 <i>Franz Sternbalds Wanderungen<\/i>, dont parle Carus dans la cinqui\u00e8me lettre sur la peinture de paysage<a title=\"\" href=\"#_ftn6\">[6]<\/a>. On a souvent compar\u00e9 deux phrases de Friedrich et de Carus sur l\u2019exp\u00e9rience mystique, le premier s\u2019\u00e9criant devant <i>Les Cygnes dans les roseaux\u00a0<\/i>: \u00ab\u00a0Le divin est partout, jusque dans un grain de sable, ici par exemple, dans les roseaux\u00a0\u00bb et le second dans la deuxi\u00e8me lettre au sujet des sentiments qui s\u2019emparent de celui qui gravit une montagne\u00a0: \u00ab\u00a0 Tu n\u2019es rien, Dieu est tout\u00a0\u00bb. On peut n\u00e9anmoins remarquer que Carus, en m\u00e9decin psychologue, d\u00e9crit scientifiquement cette exp\u00e9rience \u00e9motionnelle du Moi dans l\u2019espace comme une d\u00e9personnalisation\u00a0et d\u00e9r\u00e9alisation :<\/p>\n<p><i>Es ist eine stille Andacht in Dir, Du selbst verlierst Dich im unbegrenzten Raume, Dein ganzes Wesen erf\u00e4hrt eine stille L\u00e4uterung und Reinigung\u00a0; Dein Ich verschwindet, du bist nichts, Gott ist alles<a title=\"\" href=\"#_ftn7\"><b>[7]<\/b><\/a>.<\/i><\/p>\n<p>Tu te recueilles dans le silence, tu te perds toi-m\u00eame dans l\u2019infini de l\u2019espace, tu sens le calme limpide et la puret\u00e9 envahir ton \u00eatre, tu oublies ton Moi, tu n\u2019es rien, Dieu est tout.<\/p>\n<p>Carus pr\u00e9cise que ce p\u00e8lerin, qui gravit la montagne dans une vall\u00e9e encaiss\u00e9e o\u00f9 la clart\u00e9 de la lune fait briller la croix d\u2019une \u00e9glise, vit bien une exp\u00e9rience mystique chr\u00e9tienne. Mais il ajoute que cette sc\u00e8ne de vie de la nature doit pouvoir \u00eatre v\u00e9cue par tout homme, m\u00eame \u00e9tranger aux id\u00e9es chr\u00e9tiennes, la nature n\u2019\u00e9tant pas seulement un symbole d\u00e9chiffrable comme un hi\u00e9roglyphe ayant le m\u00eame sens pour tous. Il s\u2019agit d\u2019une exp\u00e9rience individuelle mais dans laquelle le point de\u00a0 vue personnel doit \u00eatre libre et illimit\u00e9. Nous retrouvons ici le principe r\u00e9gulateur de subjectivit\u00e9 de la <i>Stimmung<\/i>\u00a0: \u00a0<\/p>\n<p><i>So da\u00df ihm auf keine Weise irgend die individuelle Naturansicht eines andern aufgedrungen, sondern seine individuelle Freiheit der Ansicht ganz unbeschr\u00e4nkt gelassen wird<a title=\"\" href=\"#_ftn8\"><b>[8]<\/b><\/a>.<\/i><\/p>\n<p>De telle sorte qu\u2019aucune vue \u00e9trang\u00e8re et individuelle de la nature ne saurait lui \u00eatre impos\u00e9e, mais qu\u2019au contraire sa vue personnelle resterait libre et illimit\u00e9e.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Lorsque l\u2019on compare les deux premi\u00e8res images \u00ab\u00a0avant l\u2019ascension\u00a0\u00bb, <i>Le chasseur dans la for\u00eat de Friedrich <\/i><b>(77) <\/b>et le <i>P\u00e8lerin dans une vall\u00e9e rocheuse <\/i>de Carus <b>(78)<\/b>, malgr\u00e9 la diff\u00e9rence de taille des tableaux (qui ne fait d\u2019ailleurs que renforcer l\u2019illusion), Friedrich repr\u00e9sente un petit chasseur au second plan, derri\u00e8re une pie sur un tronc d\u2019arbre coup\u00e9, pr\u00eat \u00e0 s\u2019enfoncer dans une immense for\u00eat d\u2019arbres aux troncs \u00ab\u00a0en grille\u00a0\u00bb par un chemin neigeux \u00e0 l\u2019issue invisible. L\u2019espace se ferme, le banc \u00e9troit de ciel est sombre et nuageux. Carus peint au contraire un p\u00e8lerin de dos cadr\u00e9 de tr\u00e8s pr\u00e8s, donnant ainsi presque l\u2019impression d\u2019\u00eatre un g\u00e9ant malgr\u00e9 la hauteur des falaises. Son b\u00e2ton est tourn\u00e9 vers le haut, le chemin sinueux indique une vall\u00e9e ouverte. La lumi\u00e8re est claire avec une \u00e9toile brillante au z\u00e9nith et le ciel d\u00e9gag\u00e9. Il est en marche comme en t\u00e9moigne son pied droit. Son corps occupe la moiti\u00e9 de la hauteur de l\u2019image. Sa carrure semble proportionnelle \u00e0 sa d\u00e9termination au voyage. Dans <i>Von der Wirkung einzelner landschaftlicher Gegenst\u00e4nde auf das Gem\u00fct<a title=\"\" href=\"#_ftn9\"><b>[9]<\/b><\/a>, <\/i>Carus indique que le p\u00e8lerin doit nous transmettre l\u2019id\u00e9e du lointain, de l\u2019inconcevable surface de la terre. Les chasseurs de Friedrich et de Carus nous fait penser \u00e0 ce qu\u2019Heidegger \u00e9crit sur les chemins qui ne m\u00e8nent nulle part, les <i>Holzwege<\/i>\u00a0: \u00a0<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p><i>Im Holz sind Wege, die meist verwachsen j\u00e4h im Unbegangenen aufh\u00f6ren. Sie hei\u00dfen Holzwege. Jeder verl\u00e4uft gesonders, aber im selben Wald [\u2026] <\/i><i>Holzmacher und Fortsleute kennen die Wege. Sie wissen was es hei\u00dft, auf einem Holzweg zu sein<\/i><a title=\"\" href=\"#_ftn10\"><i><b>[10]<\/b><\/i><\/a><i>.<\/i><\/p>\n<p>Dans la for\u00eat, il y a des chemins qui, le plus souvent encombr\u00e9s de broussailles s\u2019arr\u00eatent soudain dans le non-fray\u00e9. On les appelle <i>Holzwege.<\/i> B\u00fbcherons et forestiers s\u2019y connaissent en chemin. Ils savent ce que veut dire\u00a0: \u00eatre sur un <i>Holzweg,<\/i> sur un chemin qui ne m\u00e8ne nulle part.<\/p>\n<p><i>\u00a0<\/i><\/p>\n<p>Nous aurions envie de voir le p\u00e8lerin de Carus <i>auf einem Holzweg<\/i>, qui m\u00e8ne dans la for\u00eat, celui de Friedrich <i>auf dem Holzweg, <\/i>celui qui ne m\u00e8ne nulle part, dans la profondeur.<\/p>\n<p>Si l\u2019on compare le <i>Wanderer \u00fcber dem Nebelmeer<\/i> <b>(79) <\/b>de Friedrich avec le <i>Wanderer oder Pilger in Ruhe<\/i> de Carus <b>(80)<\/b>, deux images apparemment proches (malgr\u00e9 encore leur taille), les diff\u00e9rences sont notables. Le p\u00e8lerin de Carus, de dos, son b\u00e2ton encore sur\u00e9lev\u00e9 (presque comme une canne \u00e0 p\u00eache), est en effet en repos, assis stablement sur un rocher dont la forme dessine au premier plan une hyperbole. L\u2019horizon est une ligne\u00a0 horizontale et son regard se situe juste \u00e0 son niveau (le chapeau d\u00e9borde juste au-dessus). Le voyageur de Friedrich est debout, les cheveux au vent, en tenue moins de p\u00e8lerin que de ville \u00e0 la mode (d\u2019o\u00f9 l\u2019interpr\u00e9tation de Borsch-Supan en faisant un tableau comm\u00e9moratif \u00e0 un d\u00e9funt), le personnage est ancr\u00e9 dans le sol rocheux par ses pieds et sa canne, la jambe gauche est porteuse sur laquelle il prend appui. Les obliques dominent\u00a0: les rochers du premier plan dessinent un sommet pointu (un \u0245 ou s\u2019int\u00e9grant dans une parabole pleine), la canne est oblique vers le bas, les lignes en pente des montagnes dessinent un \u00ab\u00a0premier horizon\u00a0\u00bb dont la pointe disparait derri\u00e8re la figure humaine. Au loin, l\u2019horizon \u00ab\u00a0infini\u00a0\u00bb est perdu dans les nuages et la brume. L\u2019\u00e9rection majestueuse du voyageur dominant physiquement la mer de nuages (beaucoup plus que le p\u00e8lerin de Carus) centre verticalement la composition. De dos et nous invitant \u00e0 nous identifier \u00e0 lui, il nous cache pourtant presque ce qu\u2019il voit, comme si lui seul en avait la pr\u00e9rogative. La monumentalit\u00e9 de la figure, comparable \u00e0 celle du p\u00e8lerin de Carus encore en bas de la montagne (l\u00e9g\u00e8rement pench\u00e9 vers la gauche), n\u2019engendre pas les m\u00eames sentiments\u00a0: l\u2019invitation au d\u00e9part est remplac\u00e9e par la d\u00e9monstration d\u2019une r\u00e9ussite pr\u00e9somptueuse.<\/p>\n<p>Ludwig Binswanger, dans <i>Drei Formen mi\u00dfgl\u00fcckten Daseins <\/i>d\u00e9crit d\u2019abord la <i>Verstiegenheit\u00a0:<\/i><\/p>\n<p><i>\u00a0<\/i><\/p>\n<p>Le Dasein humain en tant qu\u2019\u00eatre, qui projette non seulement l\u2019\u00e9tendue o\u00f9 il marche <i>(schreiten<\/i>), mais aussi la hauteur o\u00f9 il s\u2019\u00e9l\u00e8ve, est, par essence, cern\u00e9 par la possibilit\u00e9 de se fourvoyer en montant (<i>Sich versteigen<\/i>)<a title=\"\" href=\"#_ftn11\">[11]<\/a>.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Pour Binswanger, la juste proportion anthropologique est un \u00e9quilibre entre ce qui monte en hauteur et ce qui marche en \u00e9tendue. La pr\u00e9somption et son fourvoiement viennent d\u2019un d\u00e9s\u00e9quilibre entre les deux. Ayant perdu le sens du proche et du lointain, du haut et du bas, de l\u2019avant et de l\u2019apr\u00e8s, celui qui monte sans retour possible \u00e0 son foyer <i>Heimat <\/i>se trouve bloqu\u00e9 dans une situation o\u00f9 son Dasein ne peut plus \u00e9largir ni corriger \u00ab\u00a0son horizon d\u2019exp\u00e9rience\u00a0\u00bb. Le Dasein s\u2019est fourvoy\u00e9 quand il a d\u00e9pass\u00e9 une hauteur qui n\u2018est plus proportionnelle \u00e0 son \u00e9tendue, \u00e0 son horizon de compr\u00e9hension.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Ce qui correspond \u00e0 l\u2019attrait de l\u2019\u00e9tendue, de la direction horizontale, c\u2019est surtout la discursivit\u00e9, l\u2019exp\u00e9rience, la travers\u00e9e et la conqu\u00eate du monde, l\u2019\u00e9largissement du cercle de la visibilit\u00e9 [..]. Ce qui correspond \u00e0 l\u2019attrait de la hauteur, c\u2019est ce qui monte dans la direction verticale, c\u2019est surtout la nostalgie du franchissement de la pesanteur terrestre, le soul\u00e8vement de la pouss\u00e9e et de l\u2019angoisse tellurique, de m\u00eame que l\u2019obtention d\u2019une visibilit\u00e9 plus haute sur les choses, \u00e0 partir de laquelle l\u2019homme est capable de donner forme \u00e0 ce qui est exp\u00e9riment\u00e9, de l\u2019apprivoiser, en un mot de se l\u2019approprier\u00a0<a title=\"\" href=\"#_ftn12\">[12]<\/a>\u00bb.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<p>Se laisser emporter vers les hauteurs selon sa tonalit\u00e9 affective et ses humeurs par ses d\u00e9sirs, ses id\u00e9aux, c\u2019est le risque encouru par le pr\u00e9somptueux qui contraint son Dasein \u00e0 l\u2019exil, \u00e0 un exil au sommet. Le <i>Wanderer<\/i> de Friedrich a r\u00e9alis\u00e9 une ascension, il est arriv\u00e9 bien au-dessus des nuages et en semble fier. Le <i>Pilger <\/i>de Carus se repose, m\u00e9dite avant de redescendre, ce que le <i>Wanderer<\/i> ne semble pas envisager. Il est peut-\u00eatre pass\u00e9 de steigen \u00e0 versteigen, d\u2019une \u00e9l\u00e9vation transitoire \u00e0 un \u00e9garement irr\u00e9versible. Nous pourrions faire un <i>Witz<\/i> \u00e0 la mani\u00e8re du romantisme d\u2019I\u00e9na, comme Caroline Schlegel l\u2019avait fait \u00e0 propos de Goethe (transformant dans le texte critique sur son <i>Wilhelm Meister<\/i> \u00ab\u00a0<i>\u00dcber Goethes Meister\u00a0\u00bb <\/i>en<i> \u00ab\u00a0\u00dcbermeister\u00a0\u00bb<\/i>), en faisant du personnage si c\u00e9l\u00e8bre de Friedrich <i>Wanderer \u00fcber dem Nebel Meer<\/i> un <i>\u00dcberwanderer<\/i>, ce qui est d\u2019ailleurs sous-entendu lorsqu\u2019il est utilis\u00e9 comme effigie pour le Zarathoustra ou <i>\u00dcbermensch<\/i> de Nietzsche<a title=\"\" href=\"#_ftn13\">[13]<\/a>.<\/p>\n<p>Si le sens anthropologique du fourvoiement pr\u00e9somptueux est li\u00e9 \u00e0 la mont\u00e9e (se fourvoyer en montant), la distorsion est plus difficile \u00e0 relier \u00e0 une composante spatiale. Dans un atelier de menuisier, c\u2019est un vissage qui a mal tourn\u00e9, de travers, forc\u00e9 ayant entrain\u00e9 une torsion sur l\u2019axe oblique, avec impossibilit\u00e9 d\u2019aller plus loin, bloqu\u00e9 de travers et tordu. Sur le plan de la personnalit\u00e9, c\u2019est une impossibilit\u00e9 \u00e0 communiquer, \u00e0 commercer, un \u00eatre r\u00e9sistant, dur, froid, raide, avec qui on ne peut aller plus loin dans l\u2019\u00e9change. C\u2019est un \u00ab\u00a0esprit de biais et de l\u2019obliquit\u00e9\u00a0\u00bb. La spatialit\u00e9 du gauchi est sans limite, mais cette \u00e9tendue se fait avec une forte perte de profondeur. Alors que la perte de proportion qui se faisait entre l\u2019\u00e9tendue et la hauteur dans le fourvoiement pr\u00e9somptueux, est ici entre \u00e9tendue et profondeur. Espace nivel\u00e9 \u00e0 un plan, tr\u00e8s vaste mais sans profondeur, dans lequel l\u2019\u00e9troitesse existentielle conduit \u00e0 une impasse\u00a0: nous aimerions y avoir le <i>M\u00f6nsch am Meer<\/i>, viss\u00e9 dans le sable (aussi du fait de repentir du peintre) entre figure de profil et de dos, perdu non en hauteur mais dans une immensit\u00e9 horizontale, dont la plan\u00e9it\u00e9 traduit une perception thymique n\u00e9gative de la profondeur.<\/p>\n<p>Le mani\u00e9risme est un mode d\u2019\u00eatre au monde de la pr\u00e9sence humaine o\u00f9 la perte de proportion se situe entre expression et action.\u00a0\u00ab\u00a0La d\u00e9ch\u00e9ance \u00e0 l\u2019absence de sol\u00a0\u00bb, cette absence de terre natale emp\u00eache de prendre racine chez soi (<i>heimisch<\/i>) et entraine un retrait dans l\u2019image, une mode de pr\u00e9sentation hyper-mani\u00e9r\u00e9 de l\u2019\u00eatre qui se retire du monde commun. Le personnage central des <i>Blanches falaises de R\u00fcgen<\/i> met en sc\u00e8ne son absence d\u2019ancrage au sol en s\u2019allongeant au ras du gouffre. Sa position est \u00e9trange, excessive comme celle d\u2019un myope qui se rapprocherait au plus pr\u00e8s pour voir le vide au loin, ou d\u2019un suicidant qui menacerait de se jeter dans le pr\u00e9cipice. Mais ici l\u2019intentionnalit\u00e9 du geste n\u2019est pas pr\u00e9cis\u00e9e (cueillir une plante au bord d\u2019un ravin\u00a0?), et la position peut paraitre outranci\u00e8re, si on la voit somme une simple exhibition de la d\u00e9tresse humaine, de l\u2019homme \u00e9puis\u00e9 par la\u00a0 vie et \u00ab\u00a0au-dessous de tout\u00a0\u00bb, en pendant \u00e0 la pr\u00e9somption majestueuse de l\u2019 <i>\u00dcberwanderer<\/i>.<\/p>\n<div><br clear=\"all\" \/><\/p>\n<hr align=\"left\" size=\"1\" width=\"33%\" \/>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref1\">[1]<\/a> GOETHE, <i>Faust,<\/i> <i>Prolog im Himmel,<\/i> 317, G\u00e9rard de Nerval a traduit autrement\u00a0les deux derniers vers :<\/p>\n<p>\u00ab\u00a0Il t\u2019es permis de l\u2019induire en tentation, tout homme qui marche peut s\u2019\u00e9garer\u00a0\u00bb.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref2\">[2]<\/a> Voir Barbara CASSIN, <i>Dictionnaire europ\u00e9en des philosophies,<\/i> <i>Op. Cit.<\/i>,\u00a0article\u00a0 <i>Kraft,<\/i> force, p. 460.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref3\">[3]<\/a> ABRAHAM, B\u00e9n\u00e9dicte,\u00a0 <i>La notion de force dans Faust I de Goethe<\/i>, Epist\u00e9mocritique, V, 2009, <a href=\"http:\/\/www.epistemocritique.org\/spip.php?article103\">http:\/\/www.epistemocritique.org\/spip.php?article103<\/a>\u00a0: <i>Kraft, Drang, Trieb, Streben<\/i>\u00a0sont des notions fondamentales pour la pulsion freudienne.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref4\">[4]<\/a> HADOT, Pierre, <i>N\u2019oublie pas de vivre, Goethe et la tradition des exercices spirituels<\/i>, Paris, Albin Michel, Biblioth\u00e8que Id\u00e9es, 2008, p. 89.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref5\">[5]<\/a> FOUCAULT, Michel, pr\u00e9face \u00e0 <i>R\u00eave et existence, <\/i>BINSWANGER, Ludwig, <i>Op. Cit.,<\/i> pp. 96-98.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref6\">[6]<\/a> <i>Neuf Lettres<\/i>, <i>Op. Cit.,<\/i> p. 92.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref7\">[7]<\/a> <i>Neun Briefe,<\/i> <i>Op. Cit,<\/i> p. 20.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref8\">[8]<\/a> <i>Ibid., <\/i>p. 44<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref9\">[9]<\/a> Voir\u00a0: notice du catalogue <i>Natur und Idee, <\/i>p. 125.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref10\">[10]<\/a> HEIDEGGER, Martin, <i>Holzwege, <\/i>1949,\u00a0 <i>Chemins qui ne m\u00e8nent nulle part, <\/i>traduction Wolfgang Brokmeier, Paris, Gallimard, Tel, 1962, p. 6. <i>Auf einem Holzweg sein<\/i> signifie mot \u00e0 mot \u00eatre sur le chemin qui m\u00e8ne dans la for\u00eat, <i>Auf dem Holzweg<\/i> sur celui qui ne m\u00e8ne nulle-part.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref11\">[11]<\/a> BINSWANGER, Ludwig, <i>Drei Formen mi\u00dfgl\u00fcckten Daseins, Trois formes manqu\u00e9es de la pr\u00e9sence humaine (Trois formes du destin infortun\u00e9), <\/i>traduction J.- M. Froissart, Paris, Le Cercle Herm\u00e9neutique, 2002, chapitre 1, <i>Die Verstiegenheit, La pr\u00e9somption ou le fourvoiement pr\u00e9somptueux,<\/i> pp. 23-31.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref12\">[12]<\/a> <i>Ibid.<\/i> pp. 26-27.<\/p>\n<\/div>\n<div>\n<p><a title=\"\" href=\"#_ftnref13\">[13]<\/a> Sur un num\u00e9ro c\u00e9l\u00e8bre du magazine <i>SPIEGEL <\/i>dat\u00e9 8 mai 1945-1995, on y voit au premier plan le <i>Wanderer <\/i>de Friedrich, au second plan dans la mer de nuages des soldats et des prisonniers, au fond la porte de Brandeburg, le visage d\u2019Hitler et un drapeau avec une croix gamm\u00e9e. Le titre est <i>bew\u00e4ltigte \u00a0Vergangenheit<\/i> (pass\u00e9 assum\u00e9, surmont\u00e9). Hilter est ainsi repr\u00e9sent\u00e9 comme une figure pathologique extr\u00eame du <i>Verstiegener<\/i>, qui a voulu dominer le monde, avant de redescendre se r\u00e9fugier sous terre dans un bunker pour mourir.<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/div>\n<\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00a0L\u2019espace thymique ou Gestimmer Raum de Ludwig Binswanger Der gestimmte Raum (Espace thymique) a \u00e9t\u00e9 th\u00e9oris\u00e9 par Ludwig Binswanger. Initiateur<\/p>\n<div class=\"read-button read_more_btn_text\"><a class=\"read_more\" href=\"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/chroniques\/ludwig-binswanger-et-lespace\/\">Lire la suite &#8230;<span class=\"arrow_readm\"> &#x25BA;<\/span><\/a><\/div>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":0,"parent":9,"menu_order":40,"comment_status":"closed","ping_status":"open","template":"template-fullwidth.php","meta":{"footnotes":""},"aioseo_notices":[],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/195"}],"collection":[{"href":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=195"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/195\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":559,"href":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/195\/revisions\/559"}],"up":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/pages\/9"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/docteurpascalpierlot.fr\/wp\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=195"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}